La dimension publique des économies du savoir
Dominique Foray
Préparé pour S@voirs, réseaux, partage
28-29 Novembre 2002, ENS Lettres et Sciences Humaines - Lyon
Certains, qui avaient pensé que
les notions de Nouvelle Economie et d’Economie Fondée sur la Connaissance (EFC)
exprimaient plus ou moins le même phénomène, ont conclu logiquement que
l’éclatement de la bulle Internet scellait la disparition de l’Economie de la
Connaissance.
Notre conception est différente.
Nous pensons que l’expression EFC est toujours d’actualité, en ce qu’elle
caractérise un scénario possible de transformation de nos économies ;
c’est d’ailleurs la conception développée dans un récent rapport du
Commissariat Général au Plan ; c’est aussi celle de grandes Organisations
Internationales, telle que la Banque Mondiale ou l’OCDE.
Dans le scénario considéré, la
création rapide de nouveaux savoirs et l’amélioration de l’accès aux bases de
connaissances ainsi constituées, selon toutes les modalités possibles
(éducation, formation, transfert de savoirs technologiques, diffusion des
innovations), sont des facteurs d’accroissement de l’efficacité économique et
de l’innovation, de la qualité des biens et des services et de l’équité entre
les individus, les catégories sociales, les générations.
La réalisation de ce scénario
bénéfice d’un certain nombre de conditions structurelles qui se sont mises en
place progressivement. Il s’agit tout d’abord de la construction lente du
système des TIC, en tant qu’instrument de connaissance. Sans tomber dans un
optimisme béat, il est clair que ces technologies dans leurs différents aspects
signent la fin de ce que l’historien médiéviste Georges Duby appelait « la poursuite incessante des instruments du
savoir ». En 15 ans les avancées ont été spectaculaires pour certaines
catégories d’emplois, qui sont en quelque sorte les pionniers de l’économie du
savoir (chercheurs, enseignants et étudiant, journalistes et documentalistes,
architectes, designers et ingénieurs, emplois fondés sur l’aptitude à
rechercher, comparer et interpréter des faits et des évidences (médecine, droit), responsables de bibliothèques,
d’archives et de musée, etc..) . Nul doute que ces avancées concerneront
des populations toujours plus nombreuses, employées dans des activités moins
directement liées aux processus de création, transmission et conservation du
savoir ; ceci grâce à l’accomplissement de la seconde grande condition
structurelle : les améliorations générales apportées au capital humain
(éducation, santé). Une caractéristique fondamentale distingue l’homme du XX°
siècle (et la femme mais dans une moindre mesure) de ses prédécesseurs :
il sait lire ! Le XX° siècle est celui du « great learning » pour reprendre un titre de The Economist. Sur le plan
macro-économique, les statisticiens montrent que les sociétés développées
consacrent depuis le début du XX° siècle de plus en plus de ressources à ce
type d’investissement et que les dépenses en capital « intangible »
deviennent supérieures à celles qui portent sur la formation du capital
tangible. Les investissements en recherche-développement participent à cette
évolution.
Cependant, ce scénario reste
hautement incertain ; plausible et même probable pour certains types
d’activité, voire certains pays dans leur ensemble ; beaucoup plus
aléatoire voire même irréaliste dans de nombreux autres cas.
Que nous promet ce scénario ?
Trois sources d’innovation de plus en plus sollicitées
La création rapide de savoirs est
due à l’importance accrue de trois sources d’innovation.
La première est relative à la
science, c’est-à-dire à la production de données scientifiques directement
utiles à l’amélioration des produits et des services. Il y a deux aspects:
d’une part, une méthode d’avancement scientifique, fondée sur la possibilité de
concevoir et d’effectuer des expérimentations, qui s’applique à des domaines
toujours plus larges (y compris les sciences sociales); d’autre part, une
liaison directe et immédiate entre les avancées scientifiques ainsi réalisées
et la production d’innovation. Quand la science devient une source directe des
avancées technologiques, on peut parler d’une science éclairant la technologie.
Il ne s’agit pas de réhabiliter le vieux modèle linéaire de l’innovation mais
de saisir la structure des systèmes de connaissance, qui caractérise les domaines où les avancées des
savoirs et des savoir-faire sont fortes.
Historiquement, quelques secteurs
ont bénéficié précocement d’une science illuminant la technologie ;
c’est-à-dire d’une application de connaissances scientifiques élémentaires qui
engendre des rendements économiques importants (chimie, acier, électricité,
exploitation forestière, pâte à papier). Cependant, la plupart des grandes
avancées technologiques restaient «non directement fondées sur la
science ». C’est donc la lente extension du modèle de la science
illuminant la technologie qui fait nouveauté, lorsqu’elle touche des secteurs
où l’innovation ne procédait jamais ou très rarement, de la recherche
scientifique.
Ces évolutions sectorielles (dans
des contextes aussi différents que ceux de la pharmacie, l’ingéniérie, les
services financiers, l’éducation) convergent vers l’idée que n’importe quel
problème de recherche mérite un effort de collecte de données scientifiques et
que des formes d’expérimentation adaptées sont nécessaires et le plus souvent
possibles.
La montée en puissance des
usagers, en tant que source d’innovation, constitue la deuxième grande
transformation que l’on doit apprécier. Trois raisons permettent d’expliquer pourquoi
l’usager est voué à jouer un grand rôle :
Premièrement, l’usager, en tant
que bénéficiaire direct d’une amélioration spécifique d’un produit, sera motivé
par trouver une solution qui correspond exactement à ses besoins, tandis que le
producteur est plutôt intéressé à déterminer une solution globalement
satisfaisante.
Deuxièmement, les usagers, pris
dans un sens très large, vont acquérir une connaissance particulière qui est
relative au site, au contexte et au mode d’usage. C’est le cas du conducteur d’une
machine-outil dans un environnement d’entreprise ou d’un instrument médical
dans un hôpital ; c’est le cas aussi de l’usager d’une vallée ou d’une
rivière (qui a une connaissance particulière par exemple de l’impact de telle
pollution sur cet environnement local).
Enfin, la connaissance
« colle » à l’usager. Elle
est coûteuse à transférer ; ce qui peut entraîner un changement de
localisation du processus d’innovation, de chez le producteur vers
l'utilisateur.
On rencontre aujourd’hui trois
modes d’expression nouveaux de cet engagement de l’usager.
La création de systèmes techniques
et organisationnels qui permettent au producteur d’abandonner à l’utilisateur
les tâches d’ajustements et de spécification de la conception de son produit.
Il s’agit par exemple des kits d’outil, fournis par les producteurs, afin que
les utilisateurs assument les tâches de customisation
du produit.
Le développement de communautés
d’innovateurs-usagers, dont certaines peuvent devenir auto-suffisantes. Ces
systèmes d’innovation, uniquement composés d’usagers (users-only innovation system), sont remarquablement illustrés non
seulement par le mouvement des logiciels libres mais aussi par diverses
communautés d’usagers d’équipements sportifs de haut niveau.
L’activité de coopération avec la
science d’usagers particuliers (usagers d’un service de santé ou d’un
certain environnement local), qui deviennent experts de leur propre situation
et constituent alors une source de connaissance irremplaçable.
La troisième source d’innovation
est liée aux problèmes croissants que pose la coordination inter-entreprises.
Les tendances à la modularisation des technologies et à la désintégration
verticale impliquent la production de nouveaux types de connaissances,
nécessaires à la coordination ; c’est-à-dire à l’intégration d’ensembles
modulaires qui sont « loosely
coupled ». Ces problèmes de coordination offrent l’occasion de
produire des “savoirs d’intégration”, permettant la conception de normes,
standards, infratechnologies, plates formes communes de développement de
produits . Ces formes d’innovation, inspirées par la coordination, s’expriment
principalement dans le cadre des accords inter-firmes, établis en vue de
produire des standards et de s’entendre sur des normes.
Ces trois sources d’innovation
prennent de l’importance. Elles se combinent en outre pour donner naissance aux
processus complexe d’innovation de notre temps.
L’importance de l’accès et du partage des savoirs
Dans chacune des formes évoquées,
la dimension publique est cruciale.
Dans chacun des cas, l’efficience des processus d’innovation est
fondamentalement dépendante de l’accès libre à un stock de connaissances et
d’informations publiques :
- La dimension publique de la
première source d’innovation est très claire. Les connaissances résultant de la
recherche de base sont génériques et fondamentales. Au regard de ces
caractéristiques, leur “rendement social” sera d’autant plus élevé qu’elles
peuvent être utilisées par une multiplicité d’innovateurs. La bonne circulation
de ces savoirs facilite la recherche cumulative, accroît les opportunités
d’innovation et renforce la qualité des résultats (puisque chacun peut les
examiner et tenter de les reproduire). Cette circulation libre est au coeur du
modèle d’organisation de la science, qui a prouvé historiquement sa grande
efficacité. Il est donc essentiel que la diffusion et l’exploitation de ces
savoirs ne soient pas bloquées par la création de droits de propriété privée
exclusifs. Ainsi, le modèle d’innovation qui perdurera dans ce premier registre
ne renvoie pas forcément à la start up, utilisant centralement le brevet d’invention
pour commercialiser les résultats d’activités de recherche de base. Il renvoie
plus largement au rôle grandissant de la science dans la production des
innovations, qui donne lieu à de multiples formes d’organisation, dont un petit
nombre seulement subsisteront; celles qui respectent la dimension publique de
l’activité de recherche.
- La dimension publique est une
condition nécessaire du fonctionnement des communautés d’usagers. Dans ces
communautés, de multiples sources potentielles d’innovation sont activées et chaque membre de la communauté peut en
bénéficier. Si cette condition n’était pas remplie, chaque usager serait
dans l’obligation d’assurer lui-même l’ensemble des perfectionnements qu’il
souhaite, ce qui accroîtrait considérablement le coût global au niveau du
système et ne donnerait à celui-ci aucune chance de subsister face aux
solutions « moyennes » (à peu près bonnes pour tout le monde)
proposées par les systèmes commerciaux à un
coût faible. Le partage et la circulation de l’innovation sont donc
essentiels pour garantir au système un minimum d’efficacité. Quelles sont les
incitations ? Nous en définirons trois types: le partage de la
connaissance permet d’accroître la réputation de celui qui innove ; le partage
de la connaissance permet de créer des obligations envers celui qui a innové
(réciprocité) ; le partage de la connaissance augmente la diffusion de la
solution considérée et peut alors pousser les fabricants à la prendre en compte
et à l’incorporer dans la future conception du produit.
- La dimension publique de la
troisième source d’innovation est moins connue mais tout aussi évidente. Elle
procède de la création collective de biens quasi publics dans le cadre de
marchés privés. Il est capital de préserver l’accès public et le partage des
éléments technologiques ou informationnels « essentiels » qui
composeront la norme, le standard ou l’infratechnologie d’une industrie. Ceci
pose comme dans les cas précédents des problèmes aigus de compromis entre
l’aspect collectif de l’innovation et la préservation des intérêts privés.
L’exhubérance de la propriété privée et le futur du domaine public
Dans chacun de ces cas, la privatisation
des bases de connaissances et l’exacerbation des stratégies privées de
propriété intellectuelle créent des risques de blocage ; blocage de la
recherche scientifique, de l’innovation liée à l’usage, des travaux de
normalisation. Un enjeu essentiel des politiques de l’innovation réside donc
dans la façon dont apparaissent et/ou se transforment des espaces d’actions
collectives pour la production des savoirs. Ce phénomène permet de faire
ressortir une sorte de paradoxe : jamais le secteur public « contrôlé
par l’Etat » ne s’est autant réduit en ce qui concerne l’activité de
recherche et d’innovation et jamais donc les espaces où la connaissance reste
un bien public (du point de vue de son statut juridique) n’ont été aussi
rétrécis…. Paradoxalement, jamais de nouvelles formes d’organisations publiques
– souvent appelées actions collectives – ne se sont autant développées et
jamais la notion de biens libres (au sens de liberté d’accès à la technologie
et non pas forcément au sens de la gratuité) n’a été aussi en vogue. Il y a donc à la fois des motifs
d’inquiétude et des sources d’espoir.
Face aux contraintes budgétaires
des Etats, aux défauts bien connus de la production publique de la connaissance
dans le cadre de programmes étatiques, à l’accroissement des coûts
d’opportunité de cette dépense publique face aux autres priorités sociales, on
ne peut s’empêcher de penser que les formes d’actions collectives et de
propriété « intrinsèquement publique » (c’est à dire ni privée ni
contrôlée par l’Etat), constituent véritablement le futur du « domaine
public ». Or celui-ci reste essentiel à l’innovation, notamment
commerciale. L’efficacité de la propriété intellectuelle dépend
entièrement d’un domaine public de connaissances librement accessibles. Cette
collection de connaissances communes fournit les briques et les éléments des
nouvelles inventions, innovations, normes et standards et permet d’élever la
rentabilité privée des investissements de R-D, d’innovation et de coordination.
Cette loi de « dépendance » reste vraie. Ce qui change en revanche
est la façon dont le domaine public de connaissances librement accessibles sera
organisé et financé dans le futur.
Pour en savoir plus :
D.Foray, L’économie de la connaissance,
La Découverte, 2000